Si peu que nous soyons…

Je vous écris dans l’hiver qui n’en finit pas. Il y a en moi tant de voix, les vôtres si souvent, comment ne pas laisser ma fenêtre ouverte ? Traduire sans trahir, chimère sans doute et malgré tout, de jour en jour, tenter de faire écho, jusqu’à ne plus savoir qui, de vous ou de moi, est la source. Etre au-delà de ce qu’on peut nommer, imaginer et ne pas renoncer à dire, parce qu’on ne peut faire autrement.

Qui suis-je, qui êtes-vous ? Une fleur oubliée dans un livre ? La mémoire d’un ruisseau qui faisait les rivières ? L’éclat, parfois, d’une lumière possible, d’une aube qui grandit ?

La rivière où l’on a tant pleuré se souvient-elle de nos larmes ?

Nos mots se perdent, mais ils n’en sont pas moins des mots et tant qu’ils seront là, nous le serons aussi. Sans répit, nous les cherchons parce qu’il y va de notre vie. Parfois, ils s’absentent, parfois, il n’y a plus personne à qui les dire. On bavarde avec ses souvenirs, on se prend à témoin d’exister.

Dans cette absence, on se demande : Ecrire pour quelqu’un, est-ce que ça reviendra ? Est-ce qu’un jour, pour quelqu’un, le ciel aura mes yeux ? Serai-je pour lui une rareté, une embellie pour elle ? Quand son regard rencontrera le ciel, est-ce qu’il pensera à moi ? Sera-t-elle impatiente de me retrouver et de me prendre dans ses bras ? L’être-chair, où est-il ? L’autre moitié de moi, reviendra-t-elle ? Il y a si longtemps.

Pas l’ombre d’un mot depuis tant de jours qu’on ne peut les compter. Vivre, à quoi bon, quand l’étau se resserre à hurler, quand le sommeil, on le perd, lui aussi et la mémoire, les amitiés d’une vie et tout le reste qu’on aimait. Vivre quand les aiguilles sur la peau font des lambeaux de nous, quand on n’est plus que des ombres en errance de nous-mêmes, est-ce que c’est encore vivre ? Ce monde est sans pourquoi et nous, sans raison d’être et c’est insupportable, alors on se dit : j’abandonne.

Voilà ce qu’on se dit, certains jours. On se parle à voix basse pour ne pas oublier et à nouveau, on va chercher des forces là où il n’y avait, croyait-on, que le vide.

S’il te plaît, ma vie, reste encore. Viens me chercher, emporte-moi loin d’ici. Ici, le monde souffle sur les braises et je brûle, un jour je serai nuage, ne serai plus que cendres ; ici, ma voix n’est plus la mienne, étranger à moi et aux autres, voilà ce que je suis, alors entraine-moi vers ce qui respire, ma vie, s’il te plaît, ne me laisse pas seul. Dis-moi qu’un jour, une terre nous sera donnée et qu’on en aura fini d’être des apatrides dans notre propre pays. Propre ? Même les mots, parfois, nous trahissent. Voilà ce qu’on se dit, parfois.

Voilà, parfois, ce que l’on entrevoit, oh, pas la grande utopie, non, pas le remède pour toujours et pour tout un chacun, mais un chemin qui s’ouvre vers le mieux pour quelques-uns d’entre nous. Le jardin n’était qu’endormi, peu à peu, on reprend possession de notre corps, de notre parole ; parfois, il y a une lettre et tout le merveilleux qui est en elle, on a enfin à cœur de le partager et de le faire grandir dans notre vie. A nouveau, une fenêtre s’ouvre, à nouveau, on se met en chemin vers le jour, là où la terre se jette dans le ciel.

Chaque jour, chercher le chemin, au bord de n’être rien ou si peu. Un chercheur dort en nous, dans le lit profond d’une rivière. Il nous faut tamiser la parole, rassembler les poussières de l’être que nous sommes. Si peu que nous soyons, nous ne sommes pas négociables. Devenons impérieux. Nous sommes la vie et la vie est irréductible. On ne marchande pas la vie.

Un jour, notre vie pèsera plus qu’un souffle.

Frédéric Wolff

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